Entreprises normandes : quand la longévité se construit dans l’audace

Qu’ont en commun un fabricant de véhicules pour chevaux, une verrerie née sous Louis XIII, une liqueur fécampoise, une marque automobile de légende, un fabricant de cahiers, un spécialiste du sac à déchets et un expert mondial de la gomme d’acacia ?

Au-delà de leur ancrage normand, toutes ces entreprises ont traversé les décennies, et parfois les siècles, en faisant bien davantage que préserver leur héritage. Elles ont su transformer leur métier, anticiper les évolutions de leurs marchés, investir, innover ou partir à la conquête de l’international.

C’est ce que raconte Le Journal des Entreprises dans son dossier « Sagas entrepreneuriales : ces entreprises normandes qui ont su défier le temps », consacré aux parcours d’entreprises emblématiques de la région.

Des histoires très différentes, mais qui ont un point commun : derrière la longévité, il y a souvent des choix décisifs et une certaine audace entrepreneuriale.

Théault : un siècle à réinventer le transport équin

La clé de sa longévité ? Avoir transformé une expertise artisanale en un savoir-faire industriel hautement spécialisé, sans cesser d’adapter le produit aux usages et aux attentes de ses clients.

Le parcours de Théault

Tout commence en 1924, à Avranches, lorsqu’Émile Théault s’installe comme charron-carrossier dans la ferme familiale.

Charrettes, tombereaux et bétaillères constituent alors le quotidien de l’atelier.

Mais plutôt que de rester attachée à son métier d’origine, l’entreprise accompagne les transformations de son époque.

Les remorques hippomobiles deviennent automobiles et Théault se spécialise progressivement dans le transport des chevaux.

Même les destructions provoquées par les bombardements de 1944 ne mettent pas fin à l’aventure.

L’entreprise repart et poursuit sa spécialisation, avec l’innovation comme fil conducteur : adaptation du Citroën Type H, développement de solutions techniques dédiées au confort et à la sécurité des chevaux, puis montée en gamme.

Un siècle plus tard, Théault est devenu une référence internationale du transport équin haut de gamme, au point que ses véhicules sont parfois surnommés les « Rolls-Royce du transport équin ».


Pochet du Courval : quatre siècles et toujours un temps d’avance

La clé de sa longévité ? Ne jamais considérer un savoir-faire historique comme figé. Chez Pochet du Courval, préserver l’excellence verrière passe justement par la capacité à transformer profondément l’outil industriel.

Le parcours de Pochet du Courval

En 1623, dans la vallée de la Bresle, François Le Vaillant obtient l’autorisation de construire une verrerie. Plus de quatre siècles plus tard, Pochet du Courval fabrique toujours du verre en Normandie et fournit les plus grandes maisons de parfum.

Cette longévité exceptionnelle repose notamment sur une succession de décisions industrielles majeures.

Avec le développement de la parfumerie au XIX siècle, lentreprise se tourne vers le flaconnage de luxe. En 1853, elle réalise notamment pour Guerlain le célèbre flacon aux Abeilles destiné à limpératrice Eugénie.

Puis vient le temps de l’industrialisation. En 1933, le soufflage à la bouche cède la place au soufflage semi-automatique. En 1971, les dirigeants prennent une décision particulièrement ambitieuse : investir l’équivalent d’une année de chiffre d’affaires dans une nouvelle usine automatisée à Guimerville.

Plus récemment, c’est la transition environnementale qui provoque un nouveau saut technologique : en 2022, l’entreprise investit 40 millions d’euros dans un four électrique, pièce maîtresse d’un plan de décarbonation de 94 millions d’euros.


Bénédictine : penser marque et international dès le XIX siècle

La clé de sa longévité ? Une intuition très moderne pour son époque : un produit singulier ne suffit pas. Il faut aussi construire une marque forte, la protéger et penser immédiatement au-delà de son marché domestique.

Le parcours de Bénédictine

L’histoire de Bénédictine est indissociable de celle d’Alexandre Le Grand. Négociant en vins et spiritueux à Fécamp, il met au point en 1863 une liqueur inspirée d’une ancienne recette associant plantes et épices.

Son audace ne tient pas seulement au produit. Elle réside aussi dans la façon dont il va le commercialiser.

Dès 1864, Alexandre Le Grand travaille la bouteille, son habillage et la protection de sa marque. Il comprend également très tôt la puissance de la publicité, alors encore émergente, et utilise son réseau de négociants pour partir immédiatement à l’international.

Grande-Bretagne, Brésil, Mexique : Bénédictine s’exporte dès sa première année de commercialisation. Dès 1867, les ventes internationales dépassent celles réalisées en France.

Plus de 160 ans plus tard, la recette composée de 27 plantes et épices reste secrète et l’export demeure au cœur du modèle de la marque, aujourd’hui propriété du groupe Bacardi.


Alpine : disparaître… puis renaître

La particularité de cette saga ? Elle montre que la longévité d’une marque ne signifie pas nécessairement une activité ininterrompue. Un patrimoine suffisamment fort peut devenir le socle d’une renaissance, à condition de savoir le réinterpréter pour son époque.

Le parcours d’Alpine

Fondée à Dieppe en 1955 par Jean Rédélé, Alpine est née d’une conviction : la compétition automobile constitue à la fois un formidable terrain d’expérimentation et un puissant outil de démonstration.

Jean Rédélé recherche la légèreté, l’agilité et la performance, tout en utilisant un maximum de pièces de série afin de maîtriser les coûts. De cette approche naît notamment l’A110 en 1962, future icône de la marque.

Mais l’histoire d’Alpine n’est pas linéaire. Après son passage sous le contrôle de Renault dans les années 1970, la production s’arrête en 1995.

Il faudra attendre 2012 pour que Renault donne le signal de la renaissance, puis 2017 pour voir une nouvelle A110 arriver sur le marché.

La suite est une nouvelle transformation : Alpine doit désormais faire entrer son héritage sportif dans l’ère électrique. Avec son « Dream Garage », la marque étend sa gamme tout en cherchant à conserver les fondamentaux imaginés par Jean Rédélé : légèreté, agilité et plaisir de conduite.


Hamelin : savoir changer de marché pour continuer à grandir

La clé de sa longévité ? Ne pas hésiter à faire évoluer son terrain de jeu. De la transformation de son métier dans les années 1950 aux acquisitions internationales contemporaines, Hamelin a régulièrement utilisé les mutations du marché comme des opportunités de développement.

Le parcours d’Hamelin

Lorsque le groupe Hamelin est fondé à Caen en 1864, son activité est bien éloignée des cahiers Oxford qui font aujourd’hui sa renommée. L’entreprise est notamment spécialisée dans les livres et registres comptables.

Dans les années 1950, elle identifie une évolution des usages scolaires : l’ardoise laisse progressivement place au cahier. Hamelin saisit l’opportunité, se réoriente et crée la marque Conquérant.

Commence alors une stratégie de croissance qui s’appuie notamment sur les acquisitions. Oxford rejoint le groupe en 1982. Quarante ans plus tard, en 2023, Hamelin franchit une nouvelle étape avec l’acquisition du groupe allemand Pelikan.

Le groupe familial caennais dispose désormais de deux marques à dimension mondiale, Oxford pour les cahiers et Pelikan pour l’écriture, et poursuit son développement international pour aller chercher de nouveaux relais de croissance au-delà d’un marché européen confronté à la baisse du nombre d’écoliers.


PTL : se transformer plutôt que subir la disparition de son marché

La clé de sa longévité ? Une succession de transformations radicales. PTL illustre particulièrement bien cette capacité à abandonner progressivement une technologie ou un modèle historique pour en adopter un nouveau avant qu’il ne soit trop tard.

Le parcours de PTL

L’histoire de PTL commence en 1925 à Luneray. Les frères Lardans fabriquent alors des sacs en toile de jute et de lin destinés notamment à l’agriculture et à l’industrie.

Mais l’arrivée des films plastiques bouleverse progressivement ce marché.

PTL commence à les expérimenter dans les années 1960 avant d’opérer, dans les années 1970, un changement majeur : passer du textile au polyéthylène.

Rachetée en 1982 par le groupe familial Sphere alors qu’elle est en difficulté, l’entreprise se redresse et poursuit sa course à l’innovation.

En 1987, la marque Alfapac développe Coulissac, présenté comme le premier sac-poubelle à lien coulissant du marché.

Son parcours est aussi marqué par une capacité remarquable à rebondir : une usine ravagée par un incendie en 1994 est reconstruite en six mois, avant qu’une importante inondation ne frappe à nouveau le site en 1999.

Face aux nouveaux enjeux environnementaux, PTL engage une nouvelle mutation : sacs compostables dès 2006, matériaux d’origine végétale, intégration de matière recyclée et écoconception.

Cent ans après sa création, l’entreprise est devenue le premier fabricant européen de sacs-poubelles.


Alland & Robert : faire d’un produit unique une expertise mondiale

La clé de sa longévité ? Avoir choisi l’hyperspécialisation sans jamais s’enfermer dans un seul marché. Plutôt que de multiplier les matières premières, Alland & Robert multiplie les usages, les applications et les territoires de sa gomme d’acacia.

Le parcours d’Alland & Robert 

Chez Alland & Robert, tout part d’une matière première : la gomme d’acacia.

En 1884, l’ingénieur chimiste Francisque Alland travaille sur son utilisation dans l’industrie textile et constate qu’aucune entreprise française ne l’importe directement.

Il s’associe alors à Alfred Robert et transforme cette observation en opportunité entrepreneuriale.

L’entreprise traverse la crise de 1929 et les deux guerres mondiales.

Après 1945, elle ne se contente pas de reprendre son activité : elle développe la transformation de la gomme par broyage et pulvérisation.

Autre décision structurante en 1972 : Bernard Alland installe une usine à Port-Mort, dans l’Eure, à proximité de la Seine et des ports du Havre et de Rouen. Au même moment, de nouveaux débouchés apparaissent dans l’agroalimentaire.

À partir des années 1980, Frédéric Alland accélère fortement le développement international.

Aujourd’hui, l’entreprise réalise 95 % de son chiffre d’affaires à l’export et travaille avec des clients répartis dans 75 pays.

La sixième génération poursuit cette stratégie en misant notamment sur la R&D pour multiplier les applications d’un produit qui reste au cœur du modèle de l’entreprise : alimentation, cosmétique, pharmacie ou encore nutrition.


Hériter, mais surtout continuer à entreprendre

Ces sept histoires couvrent plus de quatre siècles d’industrie et d’aventures entrepreneuriales normandes. Certaines entreprises sont toujours familiales, d’autres ont rejoint de grands groupes. Certaines sont restées fidèles au même produit, quand d’autres ont profondément changé de métier.

Leur longévité ne repose donc pas sur une recette unique.

Mais un enseignement commun ressort de ces parcours racontés par Le Journal des Entreprises : défier le temps suppose rarement de rester immobile.

Investir l’équivalent d’une année de chiffre d’affaires dans une nouvelle usine, basculer du textile vers le plastique, conquérir l’international dès le XIXᵉ siècle, racheter des concurrents pour changer d’échelle, électrifier une marque automobile historique ou chercher sans cesse de nouveaux usages pour une même matière première : à plusieurs moments de leur histoire, ces entreprises ont accepté de remettre en jeu une partie de ce qui avait jusque-là fait leur réussite.

Le patrimoine, le savoir-faire et l’ancrage territorial constituent leur socle. Mais c’est bien leur capacité à anticiper, décider et parfois prendre des risques qui leur permet, génération après génération, de continuer à écrire leur histoire.

Source : Le Journal des Entreprises – dossier « Sagas entrepreneuriales : ces entreprises normandes qui ont su défier le temps » et portraits consacrés à Théault, Pochet du Courval, Bénédictine, Alpine, Hamelin, PTL et Alland & Robert, publiés entre décembre 2025 et juillet 2026.